Zellidja Boubeker
M
a vérité sur la grève de 1963
Au déclenchement de la grève, j’étais ingénieur d’études à la direction générale de zellidja,
et de ce fait un peu à l’écart des services opérationnels :
mon témoignage n’est peut-être que partiel !
Ce témoignage comportera donc des éléments d’interprétation personnelle des événements, mais aussi quelques éléments objectifs indiscutables.
Je crois utile d’indiquer dans quel contexte ce mouvement de grève a éclaté :
- Revenant quelques années en arrière, il me faut évoquer le décès de Jean Walter en 1957, et son remplacement en tant que président de Zellidja par son beau-frère Jean Lacaze.
Je n’ai pas connu personnellement le premier ayant été recruté en 1960.
Je croirais volontiers que Jean Walter, homme du XIXe siècle, adolescent à l’époque de ”l’épopée coloniale” française, était sincèrement un patron “social” de tendance très “paternaliste”.
Le statut du personnel de zellidja peut en témoigner.
Son beau-frère, très introduit dans les milieux industriels et financiers anglo-saxons en tant que patron de la filiale Shell-Algérie, me semble avoir substitué à l’esprit paternaliste du fondateur une optique purement financière.
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- La guerre d’indépendance de l’Algérie venait de se terminer avec succès pour le FLN, et la population de Boubeker, qui comptait une minorité importante d’Algériens et avait été mêlée à ce conflit, avait certainement le sentiment que “la lutte paie !”
- Il y avait deux syndicats ouvriers actifs à Boubeker qui généralement ne s’entendaient guère pour mener des actions communes.
En 1963 l’UGTM et l’UMT on fait Front commun pour déclencher une “
grève générale”
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- La grève a éclaté en réaction à un licenciement collectif :
depuis quelques années la production de zellidja diminuait tandis que celle de la filiale algérienne (100 % Zellidja) qui s’appelait Aïn Arko augmentait.
D’ailleurs, quand je suis arrivé en 1960, les collègues les plus anciens m’ont déclaré que je ne ferai pas une longue carrière car le gisement s’épuisait ! corrélativement, il y avait donc du personnel en excédent et, sans doute dans l’esprit paternaliste il n’y avait pas eu de licenciements mais la création d’une brigade de “PEX” personnel excédentaire qui comptait, je crois de 10 à 20 ouvriers employés à de menus travaux non essentiels. le nombre exact serait à rechercher dans les archives de l’époque.
En 1962, pour la première fois depuis la création du “Grand Zellidja”, la société a subi des pertes financières dont j’ignore l’ampleur. Pour quelles raisons ? Je l’ignore également … il y avait eu chute du cours des métaux de plomb et du zinc ?
Y avait-il eu une baisse des teneurs du minerai entraînant une baisse du volume de concentrés produits ? Ou d’autres raisons encore, et je l’ignore, mais probablement plusieurs facteurs défavorables à la fois.
Ces raisons pourraient être retrouvées dans les rapports du Conseil d’Administration, les déclarations fiscales, des déclarations douanières, les statistiques des bourses des métaux etc. un gros travail de recherche en perspective !
Toujours est-il que la présidence a demandé à la direction de la mine de sabrer dans toutes les dépenses superflues parmi les décisions prises il y a eu celle de licencier les “PEX”. qu’aurait fait Jean Walter en la circonstance ? nul ne peut l’affirmer, mais je pense croire que l’esprit paternaliste aurait tempéré l’optique financière et que, s’il y avait eu le même licenciement, les conditions en auraient été plus acceptables que la stricte application du Code du travail.
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- Voilà donc l’ensemble du Personnel local (marocains et algériens) de zellidja en grève, donc arrêt de la production minière et des laveries. Par contre l’activité des sociétés algériennes (Algérienne du Zinc et Ain Arko) se poursuivait et la direction a tenté de mobiliser le personnel expatrié pour faire fonctionner la laverie n°1 afin de traiter le minerai algérien. Cel a provoqué une réaction assez violente des grévistes tel que Monsieur le Caïd de Touissit envoie ses Mokhaznis patrouiller dans les zones industrielles et les villages de Boubeker pour éviter les affrontements et je pense qu’il n’y a eu ni dégat matériel ni atteinte au personnes, mais que la Laverie n°1 a été assez rapidement arrêtée et le minerai algérien stocké en attendant la reprise normale du travail.
- et cette grève a duré 3 mois ! nombreux sont sans doute des “Enfants de Zellidja” qui en conservent le souvenir avec celui des privations entraînées par l’absence de salaire pendant une aussi longue période.
- on peut se demander ce qui a provoqué une telle longueur du conflit : je l’ignore et ne peux faire que des hypothèses.
- y a-t-il eu un refus de négociation de la part de la direction ? Surenchères syndicales ?
- Pour cela aussi il y aurait tout un travail de recherche dans les archives de la Direction Générale de la société, à Casablanca et à Paris, d’une d’une part et dans les archives de deux syndicats, d’autre part, car les responsables syndicaux de Zellidja devaient certainement rédiger des comptes-rendus pour leurs organisations respectives.
Ce qui m’a été rapporté et que je tiens comme réel, c’est que la fin de la grève a été obtenue par Monsieur Karim Lamrani, patron de l’Office chérifien des phosphates et en tant que tel, VIce-Président de zellidja.
Avant d’évoquer le protocole d’accord qui mettait fin à la grève, il me faut rapporter comme j’ai été mêlé à la fin du conflit :
J’ai dit que, pendant la grève, j’étais “ingénieur d’études à la Direction Générale de Boubeker”
J’ai évoqué également la rumeur persistante chez les expatriés dès 1960 sur l’épuisement du gisement.
Quand la grève s’est révélée durable, il m’a été demandé d’établir un projet d’exploitation réduisant la production minière de Zellidja d’un tiers en tonnage.
Pourquoi un tiers ? En Laverie 2, il y avait trois lignes de flottation du minerai indépendantes et le but de l’étude était d’en consacrer deux au lieu de 3 au traitement du minerai de Zellidja.
La compensation se faisant en augmentant la production de minerai algérien.
Les avantages à en tirer du strict point de vue de l’exploitation minière de Zellidja était une meilleure sélectivité du fait de ne pas chercher à réaliser du tonnage à tout prix, et d’allonger la durée de vie de la mine en diminuant le tonnage journalier.
J’avais donc fait cette étude qui évaluait les effectifs nécessaires pour réaliser cet objectif qui totalisait environ 600 agents alors que le personnel de Zellidja en totalisait un millier.
Il y avait donc là un licenciement collectif d’une autre ampleur à mettre en œuvre et le Service des mines de Rabat devait bien évidemment donner le feu vert pour une telle opération.
Une mission composée du directeur des Mines monsieur Yahia chefchaouni (récemment décédé en 2009) et de son conseiller et (prédécesseur) Monsieur Vergerio est venue à Boubeker pour mener son enquête et j’en ai été le principal interlocuteur du côté de la Direction de la société.
Je ne connaissais pas précédemment monsieur chefchaouni qui sortait d’école et venait d’être nommé à ce poste à ce poste qui s’est révélé un enquêteur particulièrement pointu posant des questions toujours très intelligentes parfois embarrassantes auxquelles j’ai répondu de mon mieux.
Après ces quelques jours de tête à tête, nous avons conservé des relations très cordiales lors de nos rencontres professionnelles jusqu’à sa disgrâce ! Quel dommage qu’une telle intelligence se soit fourvoyée !
Revenant maintenant sur l’issue de la grève et le protocole d’accord obtenu par la médiation de Monsieur Karim Lamrani, peut-on en évaluer objectivement les conséquences?
Je ne me souviens plus de ce qui a été obtenu du point de vue de la rémunération des grévistes, c’est un point important à rechercher.
La société a obtenu l’autorisation d’appliquer son plan de réduction d’activité et de licencier un tiers de son personnel !
Le protocole a fixé l’indemnité de licenciement à un mois de salaire par année d’ancienneté ce qui, pour beaucoup, dépassait une année de salaire, petit capital permettant de créer une activité artisanale ou commerciale.
La fixation de cette indemnité a été une référence par la suite non seulement pour Zellidja, mais aussi pour les autres sociétés minières et a donc une conséquence sur le droit du travail au Maroc.
J’ajouterai qu’il me semble que zellidja renouait avec les bénéfices dès cette même année 1963 et a pu conserver l’activité rentable jusqu’en 1969.
Lorsque l’exploitation s’est arrêtée, une petite partie du personnel a été mutée sur la nouvelle exploitation de Zaïda près de Midelt, et le reste du personnel a été licencié en appliquant le protocole 63 et en bénéficiant, pour tous ceux qui le désiraient et en étaient physiquement aptes, d’un reclassement dans les mines de l’Europe de l’Ouest (Allemagne, Belgique, France et Hollande)
En conclusion, par sa durée, par la notoriété et le poids économique de la société dans l’économie du Maroc, par le nombre de grévistes de population privée si longtemps de ressources, par l’action conjuguée de deux syndicats habituellement moins coopératifs entre eux, par sa conclusion, la grève de Zellidja de 1963 a été un phénomène de première grandeur dans l’histoire sociale du Maroc qui mérite d’être étudiée en détail et de faire l’objet d’une THÈSE de droit du travail ou de sociologie économique en recherchant les témoignages des rares acteurs encore vivants et des jeunes témoins qui en ont subi les conséquences dans leur enfance et en exploitant les archives de la Société, du Ministère chargé des mines, des Organisations syndicales, des Ministères des Finances et de l’Intérieur etc.